ASSEZ! -- Viens, o mon coeur ! Exilons-nous !--Quittons
L'Europe sanglante et caduque ;
Viens ! Le Hasard sera le seduisant heiduque
Du reve qui nous prend. Partons !
Partons ! car les hiboux demandent, pleins de joie,
Une extinction des flambeaux;
Partons ! On va tailler de l'ouvrage aux corbeaux,
Ainsi qu'a l'homme qui fossoye.
Partons ! et meprisons ces gens qui vont demain
Decrocher de sombres timbales.
Viens! je ne veux plus voir les murs troues de balles
A la hauteur du crane humain !
Oh ! loin des etres noirs tout herissйs de prose,
Fuyons dans ce pays charmant
Qui voit sur ses lacs bleus voguer elegamment
Des cygnes d'ebene au bec rose !
Hors du cercle absurde ou, sourd a toute lecon,
L'ancien monde egoiste tourne,
Fuyons ! -- et comme dit un squatter, a Melbourne :
Allons explorer le " Buisson ".
Au Buisson, lache coeur ! tu pleures, tu palpites
Tres-douloureusement, helas !
Partir est dur ? Partons ! -- Allons chercher la-bas,
Le calme et l'oubli, ces pepites !
Allons dans les forets ou de ses pieds nerveux
Courbant les hautes graminees,
Vit libre, et meurt apres de splendides journees
La Race-noire-aux-longs-cheveux.
Dans l'Australie encor jeune et pleine de force
(Mais a cent milles des fermiers),
Puisse-je bientot voir, entre les blancs gommiers,
Le toit de ma hutte d'ecorce !
Adieu donc cette Seine avec ses canotiers
Eparpilles sur les rivages !
Je vais demeler, sous les muscadiers sauvages,
Le vert echeveau des sentiers.
Avec mes pauvres Noirs chevelus jusqu'au buste,
Arme d'un boomerang fameux,
Je chasse desormais les casoars-emeus
Et le phascolome robuste.
Adieu la causerie inepte des salons !
Il me faut les recits austeres
Qu'ecoutent pres d'un feu les chasseurs solitaires,
Le soir, assis sur leurs talons.
Bois muets, bois profonds, bois frais comme des cryptes,
Arbres aux troncs prodigieux,
Verdissez a jamais sur mon front soucieux :
Myalls, baobabs, eucalyptes!
Bois inondes, la nuit, de suaves parfums,
Voici mon ame fugitive ;
Bercez-la doucement, car elle vous arrive
Veuve de ses espoirs defunts !
Oh ! les sommeils d'enfant retrouves sous les branches,
Et finis sans reveils amers,
Quand les kakatoes ouvrent dans les cieux clairs
Leurs innombrables ailes blanches !
Donc, au Buisson !-- Mais seul ! loin du mineur grossier
Qui lave, en sifflant, de la boue,
Ou va, tatant les quartz, -- la chique sous la joue, --
A coups de son marteau d'acier ;
Loin des aventuriers vomis par tous les bouges,
Je veux sentir sous mon orteil
Le sable incandescent ou galope au soleil
L'enorme autruche aux cuisses rouges.
A moi l'Ornithorhynque etrange et decevant,
Paradoxale creature,
Ce quadrupede a bec, essai de la nature,
Qui semble un fossile vivant !
Au Buisson! au Buisson! -- La seulement on goute,
L'oeil ferme et clair, les reins dispos,
Ce qu'aime tout batteur d'estrade : "Ombre et repos"
Sur le sol que l'herbe veloute.
Tel un jeune opossum dans les branches, l'ete,
Reve, suspendu par la queue,
La, je savourerai, pendant la saison bleue,
Ta saveur apre, o Liberte !
Puis, un soir, s'appuyant sur son wahna d'ebene,
Je verrai sortir des taillis,
Gauche et douce devant mes regards eblouis,
Une jeune et pure indigene.
Une jeune indigene aux solides jarrets,
Habile a recueillir les gommes ;
Et nous nous unirons comme les premiers hommes
Au sein des premiиres forets.
Ainsi je jouirai d'un bonheur sans melange
Sans me souvenir de Paris,
De l'aube jusqu'a l'heure ou la chauve-souris
Traverse le couchant orange.
O ma charmante epouse, o mon bien doux espoir !
Apres avoir pris aux fougeres
Les larves qu'aisement et gaiment tu digeres,
Nous nous amuserons a voir
Les graves kanguroos aux allures grotesques,
Emergeant soudain des halliers,
Se sauver, en sautant ca et la, par milliers,
Comme des puces gigantesques.
Справка.
*Альбер Мера (1840-1909) - французский поэт, парнасец. Был высоко ценим Полем Верленом и Артюром Рембо.
**Леон Валад (1841-1883) - французский поэт, парнасец. Зарисовывал в стихах сцены парижской жизни, писал отличные триолеты. Сотрудничал как поэт и переводчик из Гейне с Альбером Мера, как драматург - с Эмилем Блемоном (Emile Blemont).